Soutenir sa thèse en langue étrangère : le recul du français ?

par Alexis Ulrich

Depuis 1994, il est possible en France de soutenir sa thèse de doctorat dans une langue autre que le français. Si certains déplorent le recul du rayonnement de la culture et de la langue française que cela implique, d’autres se réjouissent de l’ouverture au monde qui en découle. Voyons ce que disent les chiffres.

Petit rappel législatif

La loi Toubon du 4 août 1994, du nom de Jacques Toubon, ministre de la culture et de la francophonie de l’époque, indique que le français « est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics ».

Elle donne déjà lieu à quelques exceptions quand est promulguée la loi Fioraso du 22 juillet 2013, d’après Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.
Si celle-ci stipule que « la langue de l’enseignement, des examens et concours, ainsi que des thèses et mémoires dans les établissements publics et privés d’enseignement est le français », les exceptions surgissent aussitôt, justifiées par exemple « par les nécessités de l’enseignement des langues et cultures régionales ou étrangères ».
La loi Toubon était dès lors vidée de sa substance pour permettre des enseignements en langue étrangère.

Y a-t-il eu cependant accélération de cette progression depuis la promulgation de la loi Fiaroso ?

Difficile de se prononcer. Si tant est que les établissements universitaires aient permis à leurs doctorants de présenter leurs thèses dans la langue de leur choix dès la rentrée 2013, sachant qu’une thèse dure au minimum trois années et en moyenne plutôt quatre, il faudra attendre a minima le dernier trimestre de 2016 pour commencer à valider cette hypothèse.

Prêtons-nous tout de même à l’analyse des données

Les données dont nous disposons proviennent de l’Agence Bibliographique de l’Enseignement Supérieur (ABES). Elle met à disposition sur son portail theses.fr les données des thèses dont l’auteur a autorisé sa mise en ligne et dont l’établissement a automatisé le dépôt légal sous forme électronique. Nous nous limiterons ici aux thèses dont la langue est indiquée.

Le nombre moyen de thèses soutenues par an entre 2010 et 2019 s’établit à 12 856. L’année 2019 voit une chute drastique de 54,8 % du nombre de soutenances avec seulement 5 727 thèses soutenues. Cette chute est plus sévère pour les thèses soutenues en français (-57,5 %) qu’en anglais (-49,5 %).

Si le français reste la langue majoritaire des thèses soutenues en France depuis 2010, avec une moyenne de 73,5 %, la langue anglaise voit son usage augmenter progressivement. 15 % des thèses étaient soutenues en anglais en 2010, contre 25 % en 2014 et 35 % en 2019. On constate donc qu’en parts relatives, les thèses soutenues en anglais ont plus que doublé en dix ans au détriment du français.
Alors qu’un plateau est observable à 32 % en 2016 et 2017, la progression s’accélère à nouveau en 2019. En extrapolant celle-ci, on pourrait dire que si la tendance devait continuer de la sorte, la moitié des thèses passées en France pourraient être soutenues en anglais dès 2022.

Quant aux langues autres que le français et l’anglais, leur pourcentage reste pratiquement constant sur la période avec environ 1 % des thèses soutenues dans ces langues, avec une très légère progression (on passe de 1,09 % en 2010 à 1,43 % en 2019). Dans la pratique, elles concernent principalement des thèses en cotutelles avec des établissements étrangers. Les plus représentées sont l’italien avec 519 thèses sur la période, l’espagnol (350), le portugais (270) et l’allemand (146). Viennent ensuite le chinois (60), le russe (39), le roumain (32), l’arabe (25), le polonais et le tchèque (13 chacun).

Deux langues régionales sont aussi présentes : le basque, avec huit soutenances de 2010 à 2019, et le breton, avec quatre thèses soutenues sur la période.

En fin de peloton viennent les langues qui n’ont jamais plus d’une ou deux thèses par an sur la période considérée. On y retrouve par ordre alphabétique l’abkhaze, l’adangme, l’afar, l’afrikaans, l’akan, l’albanais, l’amharique, l’arménien, l’avestique, le bosniaque, le breton, le bulgare, le catalan, le coréen, l’hébreu, le hongrois, le japonais, le kazakh, le khmer, le latin (8 thèses tout de même), le persan, le peul, le sanskrit, le serbe, le slovaque, le slovène, le suédois, le thaï, le tibétain, l’ukrainien et le vietnamien.

Toutes les disciplines ne sont pas équivalentes

On pourrait croire que les sciences humaines et sociales constituent un cas à part, dès lors qu’elles portent sur des problématiques que l’on peut considérer franco-françaises. Voyons ce qu’il en est.

Rappelons que sur l’ensemble des thèses soutenues en français et anglais sur la période concernée (2010-2019), environ 75 % le sont en français.

Pour les thèses ayant pour sujet les sciences de gestion, la sociologie et la psychologie, seules 3,7 % d’entre-elles sont soutenues en anglais. Pour celles concernant les sciences économiques, on passe à 39 %.

Dans les sciences plus techniques comme l’informatique et la physique, si les thèses restent majoritairement présentées en français sur l’ensemble de la période, leur part relative dans les présentations en anglais est plus importante.

L’informatique représente 6,5 % des thèses présentées en français, contre 9,6 % en anglais. Sur la période, 67 % sont présentées en français. Pour la physique, qui représente 3,8 % des thèses soutenues en français et 4,7 % de celles en anglais, 71 % de ses soutenances le sont en français sur la période.

Par contre, si on regarde l’évolution de l’anglais par rapport au français dans ces dernières disciplines au fil des ans, on voit qu’en nombre absolu de soutenances, la langue anglaise a dépassé le français en 2014 pour l’informatique et en 2015 pour la physique, avant que les courbes se rejoignent en 2017 pour cette dernière.

Faut-il redouter cette tendance ?

Assurément non. La publication d’articles de recherche en anglais est une nécessité vitale pour tout doctorant qui veut être reconnu dans son domaine. C’est aussi le meilleur moyen de recevoir des critiques de qualité qui vont améliorer sa recherche, puisqu’émanant d’une communauté plus importante.
Dès lors que la majorité des publications d’un doctorant se font en anglais, pourquoi sa thèse elle-même devrait-elle être rédigée dans la langue de Molière ? La vraie problématique se trouve dans la chute du nombre de thèses soutenues en France, qui s’explique principalement par la courbe démographique.