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Articles > Monnaies locales en langues locales

par Alexis Ulrich  LinkedIn

Avec une cinquantaine de monnaies en usage et une soixantaine en projet, le phénomène des monnaies locales complémentaires connaît une croissance exceptionnelle en France depuis 2010. Voyons ce qu’elles sont et comment leur nom s’inscrit dans la langue de leur bassin de vie.

Divers billets libellés en monnaies locales complémentaires

Qu’est-ce qu’une monnaie locale complémentaire ?

Une monnaie locale est par définition une monnaie qui ne peut être utilisée que dans une zone géographique restreinte. Définie et gérée le plus souvent par une collectivité ou une association sans but lucratif, elle a pour raison d’être de promouvoir les échanges locaux et de favoriser les échanges circulaires courts entre producteurs et consommateurs. On l’appelle complémentaire puisqu’elle ne se substitue pas à la monnaie supranationale mais s’y ajoute pour des besoins spécifiques.

Monnaies locales en langues locales

Si certaines monnaies locales tirent leur nom de monnaies anciennes, comme le méreau de Montargis dénommé à partir d’une monnaie de nécessité du Moyen Âge, d’autres sont des acronymes, par exemple la MIEL utilisée dans le Grand Libournais autour de Bordeaux qui signifie « Monnaie d’Intérêt Économique Local ». Les monnaies qui nous intéressent ici s’ancrent dans une culture spécifique à leur bassin de vie. Leur nom vient du basque, du breton, du créole guyanais ou encore de l’occitan.

Beunèze

En patois saintongeais, beunèze signifie « bien », « à l’aise ». La beunèze doit son nom au poète Évariste Poitevin (1877-1952), dit Goulebenéze. Elle s’utilise depuis mai 2015 dans le bassin Saintonge-Saintes-Royan, en Charente-Maritime.

Bizh

Malgré sa ressemblance orthographique avec un mot breton, la bizh est un jeu de mots entre bise et Breizh, ou Bretagne en breton. Son homophone biz (ou bis en graphie interdialectale), signifie quant à lui nord-est, ou doigt. La bizh s’utilise dans le Golfe du Morbihan et l’agglomération de Vannes depuis le mois de janvier 2018. Elle est gérée par l’association MLK-Gwened, pour « Moneiz Lec’hel Klokaat – Gwened », ou « Monnaie locale complémentaire – Vannes ». Cette monnaie est en circulation depuis janvier 2018.

Buzuk

Billet de 20 buzuk

En circulation depuis octobre 2016, le buzuk a pour bassin de vie le Pays de Morlaix, dans le département du Finistère. En breton, un buzuk est un ver noir utilisé par les pêcheurs pour appâter les poissons. C’est aussi le nom du ver de terre qui aère les sols et favorise la production agricole. Le buzuk fait donc le lien entre la terre et la mer.

Eusko

Billet de 20 eusko

Émis par l’association Euskal moneta (« monnaie basque »), l’eusko a pour devise Euskoa denen esku (« L’eusko dans les mains de tout le monde »). À noter que le mot basque eusko est invariable et ne prend pas de s au pluriel. Cette monnaie est utilisable dans le Pays Basque français depuis janvier 2013. Au 20 décembre 2017, 750 000 eusko étaient en circulation.

Kwak Lagwiyann

Billet de 10 kwak

Débuté en mars 2015, le projet guyanais appelle sa monnaie le kwak. Elle tire son nom de la semoule sèche de manioc en créole guyanais, qui s’écrit couac en français et s’appelle kassav en Guadeloupe et en Martinique. Ses billets sont en circulation depuis le mois d’avril 2018.

Lou Pélou

Billet de 20 pélous

En occitan, le lou pèlou est une bogue de chataîgne. Elle a donné son nom à la monnaie locale du Limousin mise en circulation en mai 2015. C’est une monnaie fondante qui perd 2 % de sa valeur tous les six mois pour augmenter sa vitesse de circulation. Cette inflation permet aussi de financer le fonctionnement de l’association qui la gère, Le Chemin Limousin.

Stück

Billet de 20 stücks

Mise en circulation en septembre 2015, la monnaie Stück, qui veut dire « morceau » ou « petit truc » en alsacien, a la particularité d’être libellée en trois langues : le français, l’allemand et l’alsacien. Elle s’utilise dans la région de Strasbourg. C’est aussi une monnaie fondante qui perd 2 % de sa valeur tous les six mois pour augmenter sa vitesse de circulation.

Tinda

Billet de 10 tindas

Utilisée dans le Béarn, la Tinda a été mise en circulation dès juillet 2015. Son nom se prononce « tinde ». En béarnais et gascon moderne, le verbe tindà a deux sens : teindre/teinter d’une part, et tinter/dreliner de l’autre. Il donne l’adjectif tindàn au double sens suivant : tintant, sonore, et qui teint, colore. On peut associer le choix de ce mot au bruit de pièces qui s’entrechoquent ou à l’encre des billets.

Soldi Corsi

Billet de 20 soldi corsi

Monnaie locale corse, le soldi corsi reprend le nom donné par Pascal Paoli, général puis chef de la nation corse indépendante, à la première monnaie corse frappée à Murato en 1762. Elle est en fonction depuis fin 2017 après une expérimentation dans la région de Bastia.

Raisons d’être et fonctionnement

Si au Moyen Âge les villes émettaient leurs propres monnaies, les monnaies locales se développent principalement lors de situations de crises, comme lorsque la monnaie nationale manque dans une zone donnée et que les échanges économiques y ralentissent parfois jusqu’à l’arrêt. On peut citer par exemple les bons-travail de la ville autrichienne de Wörgl entre 1932 et 1933, ou encore le WIR suisse créé à Bâle en 1934 et toujours en usage de nos jours.

La Théorie relative de la monnaie explique ce phénomène par le fait que l’émission de monnaie-dette asymétrique (via les crédits des banques commerciales ou la politique d’assouplissement quantitatif de la banque centrale européenne) profite à un cercle de bénéficiaires restreints mais n’augmente pas la circulation monétaire dans le reste de l’espace économique, sinon sous la forme d’une diffusion lente créatrice d’inflation.

Encadrées légalement par la loi Économie sociale et solidaire de juillet 2014, elles sont directement adossée à l’euro avec une parité fixe : à une unité monétaire correspond un euro. Leur valeur fluctue donc au même rythme que l’euro au gré de son cours, ce qui en facilite l’usage (pas de calcul de change nécessaire) et la taxation des transactions (qui se fait en euro). En pratique, cette monnaie complémentaire est traitée comme un coupon, au même titre par exemple que les tickets restaurants. Par ailleurs, la masse monétaire qu’elles représentent n’est pas créée, mais convertie de l’euro. Chaque création d’une unité monétaire est contrebalancée par le dépôt d’une unité euro sur un compte bancaire. Elles ne peuvent donc pas être créatrices d’inflation locale.

Leur thésaurisation n’ayant pas de sens, tout particulièrement pour les monnaies dites fondantes, elles ont la faculté de circuler plus vite que la monnaie classique. Vu qu’elles ne servent qu’à acheter des biens et des services au sein d’une communauté de taille réduite, non seulement leurs échanges sont rapides, mais elles augmentent le pouvoir d’achat local et de fait stimulent l’économie locale.

L’attrait des monnaies locales en France depuis 2010 se base donc principalement sur des choix idéologiques, comme celui de promouvoir les acteurs économiques locaux et les circuits courts de distribution.

Parmi les bienfaits de ces expériences monétaires, en plus de celui mesurable en terme économique, on note le renforcement d’un tissu économique à l’échelle humaine, et la compréhension par chacun de ce qu’est une monnaie, comment elle est créée et à quoi elle sert.

Au-delà de ces considération monétaires, on peut constater que si on calque sur la carte administrative de France les territoires desservis par des monnaies locales et les langues régionales qui y sont parlées, certaines zones administratives, linguistiques, culturelles et monétaires (au sens des monnaies locales complémentaires) se superposent et s’en trouvent renforcées sur tous ces plans. Deux d’entre-elles se détachent en particulier : le Pays Basque dont toutes les agglomérations ont été fusionnées en une Communauté d’agglomération au 1er janvier 2017 et sa monnaie Eusko, et la Corse, collectivité territoriale unique depuis le 1er janvier 2018 et sa monnaie I Soldi Corsi. Pour ces deux territoires, la monnaie locale, fût-elle complémentaire, est un autre pas vers l’autonomie.

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