Des pluriels bien singuliers

par Alexis Ulrich

Dans la plupart des langues, à l’unité correspond une forme non marquée d’un mot, le pluriel étant obtenu par inflexion du singulier. Par exemple, au singulier chat du français correspond le pluriel chats. Le français compte deux nombres grammaticaux : le singulier et le pluriel. D’autres langues ont plusieurs formes de nombres grammaticaux suivant le nombre d’unités associées.

Différents types de pluriels

Certaines langues ont un pluriel duel qui correspond à deux unités, comme l’arabe, le slovène ou le tahitien. En slovène, par exemple, une maison se dit mesto, deux maisons, mesti et plus de deux maisons, mesta. En arabe, on utilise hisan pour un cheval, hisan-an pour deux chevaux, et ahsinah pour plus de deux chevaux.

Le pluriel triel correspond à trois unités, comme dans le mwotlap parlé au Vanuatu : na-m°alm°al (la fille), yô-ge m°alm°al (les deux filles), têl-ge m°alm°al (les trois filles), et ige m°alm°al (les filles).

Au pluriel quatriel correspondent quatre unités, et le sursurunga de Papouasie-Nouvelle-Guinée est souvent cité en exemple comme l’utilisant, bien que les auteurs y préfèrent l’idée d’une forme de paucal pour signifier environ quatre items. Il y aurait donc dans cette langue un pluriel duel, un paucal (plus ou moins trois unités) et un paucal plus grand (plus ou moins quatre unités), avant d’arriver au pluriel générique des plus grands nombres, ou nombre d’unités au-delà des pluriels particuliers.

Le pluriel paucal est donc restreint à un petit nombre d’unités, et correspond à « un peu ». Sa frontière supérieure reste floue et sa frontière inférieure dépend du système qui l’englobe. Par exemple, en baiso, une langue couchitique parlée en Éthiopie, lubán-titi veut dire un lion, luban-jaa, quelques lions, et luban-jool, de nombreux lions.

On trouve aussi le collectif qui regroupe un ensemble d’unités, et le singulatif qui en isole une. En breton, une souris (logodenn) est le singulatif de logod (les souris en général), que l’on peut rendre pluriel dans un contexte spécifique (logodennoù). Le gallois, l’arabe et les langues nilo-sahariennes présentent aussi cette caractéristique. Le nombre collectif ne doit cependant pas être confondu avec le nom collectif (une meute de loups, un banc de poissons) qui peut avoir une forme plurielle.

Certains noms sont qualifiés de massifs, massiques ou plus simplement non comptables : ils ne sont pas a priori pluralisables, sauf exceptions. En français, le courage reste singulier (on parle ici d’un nom massif abstrait), alors que le vin peut être pluriel mais avec un changement de sens. Si on peut dire des vins (de table, rouges, d’une région en particulier), on ne le comptera pas (un vin, deux vins).
Cependant, des noms comptables dans une langue ne le sont pas forcément dans une autre, et vice-versa. On peut compter des pommes de terre en français, mais pas en russe : картошка signifie plutôt de la pomme de terre.

Enfin, il existe un nombre distributif pluriel qui considère un ensemble d’unités comme des unités indépendantes, que l’on retrouve en navajo par exemple où il est indiqué par le préfixe da, permettant de spécifier un feu, kǫ’, et de nombreux feux considérés individuellement, daakǫ’.

Dernier cas souvent oublié : celui des paires. Certains objets se présentent par paires sans correspondre à un nombre duel, les paires d’une langue n’étant pas celles d’une autre. Au pantalon français correspond (a pair of) trousers anglais, et aux ciseaux français correspondent en saks danois, ce qui complique la pluralisation en calque, un mot singulier dans une langue étant pluriel dans une autre.

Localisation du pluriel

On appelle localisation le fait de préparer un logiciel, une application ou un site web pour qu’il supporte des langues différentes. Dans l’idéal, ce processus mérite d’être pensé en amont, même si bien souvent des langues sont ajoutées après coup lorsqu’on veut s’adapter à des cultures cibles différentes.

Dans la plupart des langues indo-européennes actuelles, on retrouve les deux nombres grammaticaux que sont le singulier et le pluriel, auxquels on peut ajouter la valeur vide (pour un nombre nul d’éléments).

Que l’on veuille gérer un seule langue ou plusieurs dans une même application, par exemple en utilisant un système associant un mot ou une phrase à une clé, il est souvent nécessaire de gérer les différents nombres grammaticaux possibles.

Par exemple, une interface peut afficher 0 message (ou Aucun message), 1 message (ou Un message), ou encore n messages, n étant un espace réservé pour être remplacé à la volée lors du traitement.

Une approche naïve consiste à traiter les différents cas sur la base d’une condition selon la valeur de n au moment de la génération de la chaîne pour affichage. Cette approche a deux inconvénients majeurs : elle alourdit vite le code, et surtout elle ne s’adapte pas aux langues ayant des nombres grammaticaux différents.

Si votre code vous paraît a priori internationalisé puisqu’il supporte le français, l’anglais et l’allemand, il ne le sera plus lorsque vous voudrez supporter le russe ou le slovène.

Crédit photo : Sgerbic, Wikimedia Commons (en anglais, le pluriel de die () est dice).