Étymologie alchimique

par Alexis Ulrich

L’alchimie : ce mot évoque d’emblée quelque légende occulte où des adeptes presque magiciens voudraient transformer le plomb en or. Au-delà de ces apparences, l’alchimie est une métaphysique expérimentale, une philosophie, une mystique opératoire. Des Sumériens à la Renaissance, d’Alexandrie à l’Europe médiévale, elle n’a cessé d’explorer les voies initiatiques et a laissé des traces dans de nombreux mots, comme un jeu de piste ésotérique.

Le vitriol, mot générique ancien recouvrant différents sulfates, ou sels, vient du latin vitrum (verre) de part sa ressemblance. En alchimie, ce mot est l’acronyme de la phrase latine Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem, qui signifie Visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée, véritable programme métaphysique du Grand Œuvre, transmutation de la matière et de l’alchimiste lui-même. Cet acronyme a été publié en 1581 par Gérard Dorn (1530-1584), alchimiste belge, dans son Congeries Paracelsicae chemiae de transmutationibus metallorum.

Ce Grand Œuvre, la recherche de la pierre philosophale, se réduit bien souvent dans la culture populaire à la transmutation des métaux, et spécialement à celle du plomb en or, ainsi qu’à l’obtention de l’élixir de longue vie. Le mot élixir signifie exactement cela, puisqu’il vient de l’arabe إِكْسِيرٌ, āl-ʾiksyr, ou pierre philosophale.

Mais l’or recherché n’est pas forcément celui auquel on croit. La théorie alchimique veut que la Vraie Lumière se cache derrière sept voiles et que chaque métal parmi les sept métaux connus de l’Antiquité à la Renaissance est une forme plus pure, dévoilée, du précédent. On passe donc de proche en proche des métaux vils comme le plomb ou l’étain aux métaux précieux (lire près des cieux) comme l’argent et l’or. L’or lui-même serait transmutable en Vraie Lumière, mais celle-ci étant hors de portée de nos sens matériels, on ne pourrait la voir, il disparaîtrait dans notre monde matériel. Revenons un instant à l’étymologie : cet or dont parle l’alchimie ne tire pas son origine du latin aurum, mais de l’hébreu ancien אוֹר, la lumière, qui se prononce de la même façon.

Parmi les découvertes de l’alchimie utilisées de nos jours, on trouve le procédé de distillation avec l’aide d’un alambic, de l’arabe الإنبيق, āl-anbyq (« chapiteau d’une cornue »), venant lui-même du grec tardif ambix (« vase »). L’eau-de-vie est produite par la distillation de vin de chaudière (pour l’eau-de-vie de vin) ou de marc de vin (pour l’eau-de-vie de marc). Parmi les eaux-de-vie célèbres, on trouve par exemple l’Armagnac, dont la découverte est attribuée à Arnaud de Villeneuve (1240-1311) qui cherchait à extraire l’esprit des plantes. Derrière le mot Armagnac, se cache le latin Ars Magnus, le Grand Art.

Le mot alcool a une histoire aussi alambiquée. Le mot vient de l’arabe كُحْلٌ, kohl (« très fine poudre [d’antimoine] »). Basile Valentin, moine bénédictin du XVe siècle, l’aurait inventé pour nommer ce qu’il a obtenu par distillation. Le mot alcool serait donc un code pour cacher la matière première du Grand Œuvre, l’antimoine. Les sens évoluent : celui de poudre très fine va disparaître, progressivement remplacé par celui d’alcool d’esprit-de-vin.

Derrière cet auteur apocryphe se cacherait l’éditeur de ses œuvres, Johann Thölde (1565-1624), adepte de Paracelse. L’alchimie est férue de pseudoépigraphie, le fait d’attribuer un ouvrage à un auteur célèbre ou ancien, pour à la fois dissimuler sa participation et lui donner une aura, une portée plus puissante. C’est pourquoi on attribue, on subjonctive, on se défausse à défaut de véracité.

Dans la même volonté d’ésotérisme, l’alchimiste s’exprime souvent dans la langue des oiseaux, jouant des sonorités proches et des jeux de mots, des anagrammes et des symboliques. Il s’agit de faire passer un sens caché que seul l’initié, voire l’adepte saura comprendre. Cette langue permet de passer des messages codés à travers les âges. On les retrouve dans les comptines enfantines (Une souris verte, Mon ami Pierrot…) et les contes populaires, notamment ceux recueillis par les frères Grimm.

Pour aller plus loin :

Illustration : Camille Flammarion (1842-1925), in L’atmosphère : météorologie populaire, Hachette, Paris, 1888.
Colorisée par Heikenwaelder Hugo, Wien, 1998.