Le souffle de la langue, de Claude Hagège

par Alexis Ulrich

L’auteur

Dans son livre de 1992, Le souffle de la langue : voies et destins des parlers d’Europe [], Claude Hagège linguiste français né en 1936, professeur honoraire au Collège de France après y avoir été professeur titulaire de la chaire de théorie linguistique, nous parle des langues européennes au cours des âges, de leurs conflits et leur histoire, de leurs différences et de leurs similitudes, des nations qui s’en servent pour se définir ou qui sont définies par elles. Il s’y intéresse particulièrement à la fonction fédératrice des langues, cherchant quelle langue pourrait accéder à ce statut dans cette nouvelle Europe qui se construit alors.

Résumé

Langues fédératrices

Toute langue porte en elle les moyens de devenir moyen de communication international. Au cours de l’histoire de l’Europe, plusieurs langues ont occupé ce statut de langue fédératrice, en particulier l’anglais, l’allemand et le français.

Le latin, pilier de l’Europe occidentale, se diffuse en quelques siècles avec l’empire romain, se substituant à bien des idiomes vernaculaires dans la communication publique mais aussi dans les foyers. Lorsque les langues romanes, c’est-à-dire néo-latines, s’individualisent à partir du milieu du Ve siècle, le latin continue à s’écrire, devenant dans sa forme classique le moyen d’enseignement dans les universités jusqu’au XVIe siècle, puis repassant au statut de langue de culture jusqu’au XIXe.

Avec la découverte de l’Amérique, le castillan passe du statut de langue d’état à celui de langue de conquête. En 1492, Antonio de Nebrija, professeur de rhétorique de l’université de Salamanque, compose une Grammaire du castillan, premier ouvrage en Europe à codifier une langue vulgaire. L’espagnol se répand par l’évangélisation et permet à la fois de faire voyager des vocables indiens jusqu’en Europe et de favoriser par contrecoup des langues locales en réaction de défense, comme les langues de la famille tupi-guarani au Paraguay. Cependant, l’espagnol ne fut jamais utilisé comme langue de communication supranationale en Europe.

L’histoire de la langue anglaise, d’abord langue germanique apportée par les conquérants Angles, Jutes et Saxons au Ve siècle, puis fortement influencée du franco-normand qui la latinise durant quatre siècles à partir de la conquête des Îles Britanniques par Guillaume, duc de Normandie, en fait une langue mixte dont l’orthographe se fige vers la fin du XVe siècle. C’est pourtant l’anglo-américain qui se diffuse en Europe, de par la puissance économique et politique des États-Unis (le traité de Versailles de 1918 est déjà rédigé à la fois en français et en anglais), mais aussi le caractère international de cette langue façonnée dans les colonies de l’empire britannique et dans le creuset de la société étatsunienne qui en fait une langue internationale consensuelle.

La langue allemande, parlée par environ 100 millions de germanophones en Europe, unifie sa norme écrite à partir du dialecte thuringeois-haut-saxon dans la bible de Luther en 1534. Mais cette germanisation forcée se fait au détriment des langues baltiques (comme le vieux-prussien) et des langues slaves (polabe, slovince, kachoube), d’abord par les marchands de la Hanse à partir du XIIe siècle, puis par l’ordre militaire et monastique des chevaliers Teutoniques jusqu’au XVIe siècle. À l’époque moderne, la défense des germanophones sert de prétexte à l’annexion du Danemark et de la Pologne par les Nazis.

Les communautés juives ont traversé l’histoire de l’Europe en utilisant des langues adaptées des langues locales : judéo-provençal dans le midi de la Gaule au début du Moyen Âge, italkien ou laaz méridional en Italie, judéo-espagnol ou djudezmo dans l’Espagne du XVe siècle qui se répand après le décret d’expulsion de 1492, yidich ou judéo-allemand dans l’aire germanophone jusqu’au XVIIIe siècle. Chacune de ces langues comporte un lexique partiellement hébraïsé. Quant à lui, le ladino, langue-calque au vocabulaire espagnol et à la syntaxe hébraïque, est inventé par les rabbins pour les fidèles hispanophones en exil.

Le français a connu deux périodes de rayonnement en Europe, l’une aux XIIe et XIIIe siècles avec la conquête de l’Angleterre en 1066, mais aussi les chansons de gestes et les romans courtois, l’autre aux XVIIe et XVIIIe siècles où il est parlé dans les cours européennes et utilisé comme langue diplomatique (Convention de Vienne en 1736, traité d’Aix-la-Chapelle en 1748). De nos jours, le français est défendu hors de France par le Québec et sa Loi 101 ou Charte dela langue française, et est particulièrement vivant en Afrique où il reste souvent langue officielle ou co-officielle après la décolonisation, et encore présent en outre-mer où il est parfois créolisé (Réunion, Guyane, Guadeloupe, Martinique).

Richesse et entrelacs des idiomes européens

L’Europe linguistique peut se découper en deux ensembles principaux selon des critères géographiques ou religieux (catholiques et orthodoxes), selon les alphabets utilisés (latin et cyrillique principalement) ou encore la répartition entre langues de minorités nationales et langues majoritaires au sein des états. L’histoire tourmentée de l’Europe en fait un espace où coexistent de nombreuses langues et dialectes, ce que l’on retrouve dans les appellations doubles ou triples de villes et de régions, comme par exemple Vienne qui s’appelle Bécs en hongrois et Dunaj en slovène.

Les langues d’Europe et le défi nationaliste

Miroir d’identité des peuples, les langues ont un rôle d’importance dans les luttes d’affirmation nationale, surtout lorsqu’elles ne sont pas officielles. Très souvent, la langue crée la nation. De la reconnaissance du slovène littéraire dans l’Autriche du début du siècle découle l’Union des Slaves du Sud, puis la Yougoslavie et l’indépendance de la Slovénie en 1991. Mais la langue a parfois aussi besoin d’être nettoyée de ses emprunts historiques. Indépendante de l’empire turc en 1927, la Grèce promeut la katharévoussa ou langue pure issue du grec classique sans influence ottomane, tout en conservant pour l’usage parlé le dimokiti ou langue du peuple, c’est-à-dire le grec moderne, évolution naturelle du grec ancien.

D’autres langues voient leur réforme mieux acceptée, comme le tchèque qui se libère du joug allemand, le slovaque du tchèque, le letton de l’allemand, le lituanien du polonais… Suppression des mots empruntés, emprunts aux langues proches, résurrection de radicaux et de suffixes tombés en désuétude, néologismes créatifs… Les techniques ne manquent pas aux réformateurs si tant est que l’usage s’en empare. On notera l’échec relatif de la schizoglossie norvégienne qui accepte deux normes : le bokmål ou langue des livres parlé au nord, à l’est et dans les villes, et le nynorsk ou néo-norvégien promulgué contre l’influence du danois et parlé à l’ouest et au sud.

Après la création de l’URSS, les langues minoritaires sont mises en avant et permettent de créer des républiques en tant que critère d’identification nationale. Les langues orales sont dotées d’une écriture en cyrillique, facilitant d’ailleurs le passage des mots d’une ethnie à l’autre. Près de soixante-dix ans plus tard, la perestroïka, puis l’éclatement de l’URSS, modifient les lois linguistiques sur l’enseignement, les relations interethniques et permettent parfois le retour à l’écriture latine, comme c’est le cas pour le moldave. Le russe reste cependant bien implanté comme langue d’union, le bilinguisme étant prédominant.

Extrait

L’Europe dessine un monde linguistique très divers et très complexe. La quantité des langues qui s’y parlent et leur haut degré d’interpénétration ne sont pourtant pas des caractéristiques qui lui appartiennent d’une manière exclusive : on les retrouve sur tous les continents. Mais elles prennent ici un relief singulier du fait de l’exiguïté du territoire. Les contingences de l’histoire ont joint leurs effets aux contraintes de la géographie. Non seulement les langues de l’Europe sont plus nombreuses à avoir rayonné dans le monde que celles de l’Asie elle-même, vaste ensemble de pôles fédérateurs, mais en outre, leur diversité revêt une importance considérable pour leur propre terre d’origine : elle est une des causes, en même temps qu’une des conséquences, des destins tourmentés de l’Europe.
Claude Hagège

Références

Le souffle de la langue : voies et destins des parlers d’Europe [] (éditions Odile Jacob, 1992, 295 pages), écrit par Claude Hagège.