Ces mots qui meurent, de Nicholas Evans

par Alexis Ulrich

La publication de Dying Words: Endangered languages and what they have to tell us [, ] par Nicholas Evans aux éditions Wiley-Blackwell en 2009 et sa traduction française Ces mots qui meurent. Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire [] par Marc Saint-Upéry aux éditions La Découverte en 2012 nous présente toute cette diversité des langues et bien des raisons pour lesquelles il est urgent de les préserver et de les documenter. Ce livre est aussi une bonne introduction à la linguistique de terrain, émaillé de nombreux exemples qui montrent toute la richesse et la diversité des langues qui nous entourent, s’adressant tout autant au public profane qui y découvrira les techniques et l’histoire de la linguistique qu’aux spécialistes qui y découvriront des exemples pertinents de linguistique de terrain.

L’auteur

Nicholas Evans dirige le département de linguistique de l’université nationale australienne de Canberra. Il s’intéresse à la diversité des langues et à ce qu’elle peut nous apprendre sur la nature de la langue, la culture, l’histoire et les possibilités de l’esprit humain. Les langues peu connues, et particulièrement les langues aborigènes d’Australie et papoues, la typologie des langues, l’histoire et les contacts linguistiques, la sémantique et plus généralement l’influence mutuelle de la langue et de la culture font partie de ses axes de recherche.

Résumé

Les enfants de Warramurrungunji

La diversité linguistique permet de définir l’appartenance de chacun à sa communauté. La langue devient en quelque sorte un droit territorial, la preuve de l’appartenance à un lieu, à un clan, à une histoire. Cela est vrai en terre d’Arnhem dans le Queensland australien, tout comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou dans les montagnes du Cameroun.

Et si les communautés linguistiques d’une petite centaine de locuteurs s’évertuent parfois à modifier leur langue pour se différencier de leurs voisins, comme la langue uisai de Buin, sur l’île de Bougainville, qui a transformé tous ses féminins en masculins et vice-versa, il est courant de rencontrer des personnes parlant couramment quatre ou cinq langues de familles complètement différentes. Cette diversité est un facteur d’échange, non pas un repli sur soi.

On remarque par ailleurs une forte corrélation entre diversité linguistique et biodiversité. Les petites communautés se sont adaptées aux écologies locales et les fruits de cette adaptation se cachent dans leurs langues. Les indiens seri de Basse-Californie au Mexique récoltent la zostère, une plante aquatique maritime dont personne ne soupçonnait la valeur nutritive. En seri, le mois d’avril est appelé xnois iháat iizax ou lune de la récolte de la zostère. La taxonomie traditionnelle indigène recèle de nombreux trésors pour les scientifiques occidentaux qui leur permet d’identifier de « nouvelles » espèces, ou d’indiquer des liens écologiques entre diverses espèces, comme les larves nommées d’après le type d’arbustes où elles vivent en mparntwe arrernte dans la région d’Alice Springs.

Quatre mille ans d’apprentissage

Pour survivre au souffle qui les porte, les langues ont besoin d’une tradition orale forte ou d’une technologie qui va les faire perdurer dans le temps. L’écriture permet cette durabilité, et son évolution passe par les symboles pictographiques, les alphabets consonantiques des langues sémitiques anciennes, l’apparition des voyelles chez les Grecs.
La transcription des langues d’autres peuples commence véritablement avec la chrétienté. L’évangélisation dans leur langue propre a permis aux Espagnols de publier au début du XVIIIe siècle vingt et une grammaires de langues indigènes (dont le tarasque, le nahuatl et le quechua). Avant que l’Inquisition ne vienne pratiquement détruire son œuvre, le fère Bernardino de Sahagún réussit à documenter les coutumes des Aztèques en nahuatl et en espagnol.

Toutes ces activités missionnaires stimulèrent la curiosité à l’égard des langues. Franz Boas, allemand émigré aux États-Unis en 1886, posa la base d’une bonne description ethnolinguistique : une grammaire, un dictionnaire exhaustif et une chrestomathie, ou anthologie de textes d’auteurs classiques. La linguistique de terrain allait alors pouvoir étudier toute la diversité des langues.

L’archipel des langues

Pour étudier une langue, il faut d’abord passer l’obstacle de la phonologie, c’est-à-dire identifier les sons, les phonèmes, les syllabes. Puis vient le découpage conceptuel et lexical de la réalité. Par exemple, les verbes en navajo sont très précis : traduire le verbe donner dépend de l’objet du don. Si l’on veut donner un objet fin et flexible ou bien un objet solide de forme arrondie, on utilisera des verbes différents (on parle de classificateurs verbaux), à tel point que l’objet en question n’a souvent plus besoin d’être mentionné. Des différences profondes existent aussi sur des concepts a priori universaux. Si tous les systèmes numériques renvoient au même ensemble de nombres entiers, les bases numériques utilisées peuvent être différentes : la base 27 de l’oksapmin, une langue papoue, ou la base six en kanum ou en arramba (papoues elles-aussi) qui donne un nom spécifique aux puissances de six (feté pour 62, tarumba pour 63, ndamno pour 64…). De même, la cognition sociale projetée dans la grammaire prend des formes différentes selon les langues et les relations de parenté qui unissent les locuteurs et les personnes dont ils parlent comme en kunwinjku, ou bien la source des propos rapportés (directe ou indirecte, distante dans le temps) en tibétain ou en tsachila. Chaque nouvelle langue étudiée peut révolutionner les idées d’universaux linguistiques antérieurs à sa découverte.

Jaillies d’une source commune

La linguistique historique permet de remonter la généalogie des langues et leurs sources communes par l’étude comparative de leur vocabulaire. La recherche du proto-indo-européen, mais aussi du protobantou, du proto-uto-aztèque ou du proto-austronésien, se combine aux recherches en archéologie et en génétique pour retracer les migrations des peuples et l’évolution de leurs techniques, chaque langue découverte pouvant être le maillon manquant entre des peuples a priori très éloignés, ou la clé de la compréhension d’une langue écrite disparue, comme les glyphes mayas ou olmèques.

Treillages de l’esprit

Il existe des rapports de coévolution entre le langage et les autres aspects de la culture. En kayardild, une langue aborigène australienne, mais aussi en hai//om de Namibie, le positionnement et l’orientation se font de façon absolue et non relative, indiquant peut-être par là-même que le paysage est plus important que la personne. On n’y indique pas l’étagère à votre droite, mais l’étagère à l’est, qui restera du côté est de la pièce même si vous faites demi-tour. Chez les Aymaras du Chili, le passé est placé en avant et le futur en arrière, car on ne peut être certain que du passé tout comme du témoignage de nos yeux, le futur restant spéculatif, ce que l’on retrouve dans la gestuelle des locuteurs. Les liens entre le langage et la pensée, le premier formatant la seconde, ont été étudiés chez des bébés de neuf mois qui ne discriminent pas des contrastes positionnels entre deux objets, propriété catégorisée dans leurs langues respectives (ici, l’anglais et le coréen).

Le renouveau de la parole

Tout au long de ce livre, Nicholas Evans nous apporte des arguments pour nous montrer combien il est nécessaire et aussi urgent d’étudier les langues qui s’éteignent autour de nous. Il arrive encore souvent qu’une langue que l’on croyait éteinte compte encore quelques locuteurs séparés par une grande distance, ou bien d’ultimes auditeurs qui comprennent encore dans les enregistrements les mots que leurs disaient leurs grand-parents. D’autres langues peuvent encore être revitalisées en promouvant leur maintien dans leurs communautés, comme le toba parlé par les Tobas de Buenos Aires, car la langue est un lien identitaire qu’il convient de préserver à côté de l’hégémonie économique de langues plus répandues comme l’espagnol dans ce cas. On constate aussi que la formation de locuteurs indigènes en linguistique théorique est mutuellement bénéfique à celle de doctorants formés en linguistique qui ne connaissent rien de la langue qu’ils vont étudier.

Extrait

L’érosion de la diversité linguistique et des connaissances qui l’accompagnent n’a jamais été aussi rapide. Mais ce qui est également sans précédent historique, c’est notre conscience des dimensions de cette perte, ainsi que la curiosité, l’intérêt et les ressources technologiques qui devraient nous permettre de documenter ce qui subsiste de cette diversité. Ce patrimoine cognitif mérite amplement d’être récupéré avant que tous les Khaki Marrala et Lofty Bardayal Nadjmerek encore vivants n’aillent rejoindre les Pat Gabori et les Charlie Wardaga dans leur tombe ; une telle entreprise exige la collaboration d’un large éventail de chercheurs du monde entier, tant autochtones qu’étrangers. J’espère que cet ouvrage aura montré au lecteur l’urgence, la profondeur et le caractère fascinant de notre tâche.
Nicholas Evans

Références

Ces mots qui meurent : les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire [] (éditions La Découverte, 2012, 390 pages), écrit par Nicholas Evans, traduit de l’anglais australien par Marc Saint-Upéry, édition originale : Dying Words: Endangered languages and what they have to tell us [, ] (éditions Wiley-Blackwell, 2009).